

Il était une fois un professeur qui enseignait depuis vingt ans la littérature au secondaire. Au fil des ans, le vieil homme avait fini par construire un personnage théâtral et parfois grandiloquent, à la fois craint et respecté, qui tenait presque de la légende. "Attendez d'être en cinquième secondaire, vous verrez", chuchotait-on dans les corridors de l'ancien couvent. Arrivées au crépuscule de notre secondaire, nous nous sommes présentées, un peu énervées, dans cette classe qu'il avait depuis longtemps faite sienne.
Dès les premiers instants, le ton était donné. L'ironie, le sarcasme et un incroyable amour de la langue française étaient omniprésents dans la classe du Professeur qui n'hésitait pas à ponctuer, non sans humour, son autorité de quelques claquements du mètre de bois sur le bureau de l'élève la plus proche. L'incroyable culture littéraire du vieil homme, les nombreuses citations des grands auteurs des siècles passés, donnaient envie de se plonger dans des tas de vieux bouquins poussiéreux aux pages jaunies et craquantes pour connaître ceux dont les mots ont construit la Littérature.
Après quelques temps, le Professeur proposa aux jeunes filles une promenade entre les murs de la Vieille Capitale. Les élèves ravies déambulaient sur les Remparts, sillonaient les petites rues pavées aux noms oubliés, traversaient l'immensité gazonnée des Plaines d'Abraham et foulaient allègrement le toit de la Citadelle. L'objectif académique de cette promenade n'était pas de faire observer aux adolescentes les charmes de cette ville qu'elles connaissaient déjà par coeur, mais de leur offrir l'Inspiration en leur permettant de percevoir les atmosphères particulières qui baignent ces lieux.
Au sommet des Plaines d'Abraham, surplombant la terrasse Dufferin, elles purent s'emplir le coeur de la vastitude spectaculaire du Saint-Laurent qui s'étirait à l'infini sous le ciel bleu électrique d'octobre. Mais c'est tout à côté, dans un coin oublié tout au fond de la rue du Mont-Carmel, derrière les pierres grises du Conservatoire d'Art Dramatique, que la véritable révélation eut lieu.
Le Professeur savait ménager ses effets. Après la magnificience et la liberté, il offrit aux jeunes filles l'intimité d'un refuge caché. Une poignée d'arbres, un canon, quelques bancs éclairés d'un rayon de soleil filtrant à travers les frondaisons des chênes centenaires. Et surtout le calme, loin des touristes en Crocs multicolores qui déambulent buyamment en s'exclamant sur le charme pittoresque de chaque craque du trottoir (car dans la Vieille Capitale, même les craques du trottoir ont du cachet).
Des années plus tard, la plupart des élèves ont probablement oublié cette journée. Dans la frénésie de leur vie tourbillonnante, elles seraient bien en peine de retrouver le parc. Moi, j'y retourne régulièrement. Pour moi, ce parc renferme l'âme véritable de notre ville, une aura de sérénité et de simplicité qui font qu'à Québec, on est bien. J'y ai trouvé un refuge, un ancrage. J'y ai lu des centaines de pages et traversé je ne sais plus combien de moments de désespoir, apaisée par le calme et la beauté des lieux.
Ça aura pris quelques années, quand même, mais le Professeur avait raison finalement. Cette journée-là, il nous a offert l'inspiration.
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